Du col du Petit Saint-Bernard à Sarajevo (jours 4 à 17)
Notice: il suffit de cliquer sur les photos pour les afficher en grand
Je profite du calme et de l’air de la montagne aujourd’hui encore pour
recharger les batteries et calmer mon corps après l’épreuve de douleur des 3
cols en 2 jours (cf. Episode 1). Je crois que c’est plutôt mon genou qui
m’impose cette relâche car si j’avais eu le choix, je serais reparti
aujourd’hui même. J’ai l’impression d’avoir fait 10 courses de l’Escalade. Les
muscles des jambes font feu de partout. Il s’avère que c’est une tendinite et
cela se soigne par le repos même si la douleur est tenace. Soit !
Reposons-nous. Va falloir y aller mollo si je veux encore aligner quelques pas
devant mon père en novembre. Je déteste prendre des médicaments mais un petit
antidouleur et un anti-inflammatoire sont nécessaires pour éviter de boiter
toute la journée. Je n’arrive même pas monter les marches des trois étages qui
mènent à ma chambre correctement.
La connexion Internet est bonne, le temps est radieux et je suis bien
au chaud dans la pièce à vivre. Du coin de l’œil, je lorgne sur Géraldine qui
fait des allers retours. Elle est jolie et plaisante à regarder. A midi, arrive
une mère et sa fille, elles aussi cyclonautes. La fille se rend en Serbie faire
du journalisme, la mère l’accompagne un bout. Je souris car elles aussi ont du
pousser les vélos jusqu’au col.
Après le repas de midi, je sors faire un tour jusqu’au point de vue sur
le Mont Blanc avant que la brume ne s’installe et fais un crochet par le jardin
alpin entretenu par les Italiens. Enfin, plutôt par les habitants de la région
autonome de la Vallée d’Aoste, ne leurs dites surtout pas qu’ils sont Italiens.
Mais le jardin ne fleurit qu’à la mi-juillet. Il faudra revenir pour contempler
cet éden à mille plantes, jadis quatre mille du temps de Saint-Bernard qui le
constitua. J’en profiterai également pour voir l’évolution du projet de Gregory,
qui veut faire de l’Hospice un haut lieu
de rencontre et remettre au goût du jour le travail d’accueil de son illustre
prédécesseur. D’ailleurs, ce soir nous mangeons en tête-à-tête, le temps, une
fois de plus entres frontaliers, de discuter de ce qui différencie nos deux
pays. Au menu, polenta et diô. Je vais me coucher pas très serein, mon genou me
lance encore.
Le lendemain, après avoir longtemps cherché le sommeil la nuit
précédente, je prends mon petit déj’. Géraldine n’est plus là, il doit certainement
faire trop froid et venteux dehors pour qu’elle veuille bien montrer le bout de
son museau de marmotte. L’hospice est en effervescence, presque tous les corps
de métiers sont là pour la suite des travaux. Je range le contenu de mes
sacoches que j’ai largement éparpillées aux quatre coins de la chambre. Une
dernière douche chaude avant d’affronter le froid, puis je check définitivement
mon itinéraire sur Internet. Je
caparaçonne mon vélo de mes sacs et m’aperçois que le compteur du vélo affiche
4°C. Avec le ressentis du vent cela est bien plus brutal. Je pars enfin.
Petite photo souvenir au col (2188m) et je défie cette belle incursion
descendante dans la vallée qui s’annonce. J’exulte et crie de joie après un
sugus non-stop de 30km, j’ai casqué pendant la montée mais là… que du
bonheur ! Plus on descend et plus la température remonte (logique me
direz-vous) et ça fais du bien. Je m’arrête pour redonner un coup de pompe à
mes boudins et croise à ce moment-là un Milanais qui s’en va du côté de la côte
méditerranéenne française. La coopération entre cyclistes est naturelle, un “dare
una mano ?“ jailli de sa bouche. Nous parlons un moment, puis repartons,
moi au paradis, lui dans l’enfer de la montée.
Je suis beaucoup moins lourd sans cette poche à eau de quatre litres et
ces deux bouteilles d’un litre et demie remplies. Le strict nécessaire car je
sais que je vais croiser la route d’une multitudes de supermarchés. Mon genou
va quand même bien mieux aujourd’hui mais encore quelques douleurs persistent.
Je suis parti tard ce matin et je suis bien conscient qu’il sera délicat d’accomplir
150km aujourd’hui. Je m’en fiche et me fais la promesse intérieure que demain
matin je me lèverais tôt et rangerais mon bivouac en 30 minutes chrono. Je
roulerais toute la journée s’il le faut mais demain soir, je suis chez Jehanne
à Milan.
Fin de la grosse partie de la pente, première route à fort trafic. Les
bergers de métal sont plutôt courtois et s’écartent allégrement, prenant plus
de risques entres eux que pour moi. Arrêt repas sur le bas-côté de la route.
Les réserves s’épuisent, il faut que je trouve ma ration de nourriture et d’eau
pour ce soir. Le paysage dans cette cuvette Aostoise est défoncé par la rivière
Dora Baltera qui y coule mais n’en est pas moins imposant. On se sent tout
petit et complètement dépourvu de moyens face à ce vent arrivant de tous bords
mais principalement de face. Je dirais même que ce sagouin me gâche la fin de
ce dénivelé dégringolant. C’aurait été mieux avec un brin de soleil. En
vérifiant le parcours ce matin, j’ai vu que selon la météo, il pleuvrait aux
alentours de 18h. Pour une fois, et dieu sait si les habitants le l’arc
lémanique me comprendront, la météo ne ment pas. Il est 18h07 sur le compteur
et les premières gouttes viennent s’écraser sur mon pif. Il ne m’en faut pas
moins pour prospecter un potentiel bivouac. Finalement, j’avorte mes recherches
entre l’autostrada et la nazionale. Dur de trouver mieux dans cette étroite
vallée. J’ai des boules Quiès s’il le faut.
Pari réussi, il m’a fallu 35 minutes pour clore mon repas d’aube et
partir. Du (de la ?) Nutella allongé sur du pain et un bon thé noir pour
commencer cette journée. Je suis motivé et gonflé de bonnes intentions. 150km m’attendent
mais une douce route inclinée vers le bas me tend les bras. Depuis mon départ
du col, je m’escrime à enfler mes pneus à la pompe pour bénéficier de quelques
km/h supplémentaires mais mon salut viendra d’une station service et de son
compresseur à air. J’extirpe fièrement l’adaptateur de valve française/valve de
pneu du fond d’une de mes sacoches que j’ai eu le réflexe d’emporter avec moi.
En effet, je remarque tout de suite la différence. Ca à le don de m’euphoriser,
peut-être est-ce aussi le soleil qui débarque. Qui sait ?
La journée s’annonce chaude. Aux alentours de 12h, les fumées qui
s’échappent des trattorias éparpillées ci et là sentent bon. Mon ventre
gargouille, il est temps de faire une pause. Dans un boui-boui à Bollengo,
j’avale une bonne part de lasagne “con carne“ et une tranche de porc
accompagnée de divers légumes grillés. Au moment du café, le serveur, en
rigolant, me demande si je veux un café d’Italien ou de gringo européen. Il
m’explique qu’il vaut mieux boire un petit café bien fait qu’un café allongé
dégueulasse. Je profite du Wi-Fi pour fixer le rendez-vous avec Jehanne et
contrôler l’itinéraire. Triste déconfiture, le calculateur de distance de via
Michelin annonce 115km restant et… 8h de route. Il est 13h30, j’ai peur de ne
pas tenir le délai. Je fais les comptes dans ma tête et me dit que ca n’est pas
possible. Il doit certainement calculer pour allure de 15km/h et je file
vivement à 25-30km/h. Je capitule et repars.
![]() |
| Liam |
Les routes sont droites, très droites, jonchées de cadavres d’animaux
en tous genres. Plusieurs pauses seront obligatoires pour veiller au bon cheminement
et étirer mes gambettes. “Je vais quand même pas mettre mille ans pour aller à
Milan ?“. Oui tout seul, je ne peux faire de vannes qu’à moi-même.
J’aurais peut-être pu la faire à cette immense horde de cycliste de course
Italiens qui, en me dépassant, me bonifie d’un puissant “andiamo“ commun. Les panneaux pour Milan m’indiquent
des distances loufoques. 35km puis 2000m plus loin on passe à 20km. Je ne sais
plus quoi penser. L’arrivée dans la ville de la mode se fait sur une sorte de
semi-autoroute angoissante. Arrivé à la hauteur d’un abribus, je remercie ceux
qui ont planté là une belle carte détaillée. En quelques coups de pédale, je
débarque juste devant chez mon amie à 19h30. Pas de nom sur l’interphone, suis-je
à la bonne adresse ? Oui ! Elle arrive accompagné de Liam dans sa
poussette et son amie Lorène. Comme la quiche, me glisse Jehanne subrepticement.
Super bonne douche chaude, super appart, et nom de Dieu, superbe entrecôte de
500gr. On va se mettre bien ici. Un bon film et un thé de fille finissent de
m’achever. Au dodo !
J’ouvre les yeux et part directement me chercher un déjeuner de
bonhomme. Il me semble que je perds de jour en jour. A bon entendeur, chers
aficionados de la diète miracle. Ici, il y a un frigo, et qui dit frigo dit
potentielles bières au frais pour le soir.
J’ai quelques jours pour découvrir Milan et profiter de Liam que je ne
connais pas bien. Cette ville est géante. Je me balade sans vouloir me perdre.
Un magnifique parc m’attend pour une petite sieste en haut de son dôme de
pelouse. Le parc respire visuellement la quiétude mais “sonoriquement“, c’est
autre chose. Une grosse artère plus basse, vers le siège du Milan AC, vrombit
de véhicules de toutes sortes. Je réalise pour la première fois que je suis
venu à vélo jusqu’ici. Moi qui ne l’utilisais que pour de petits trajets
interurbains prends conscience de la dimension de ce voyage. J’avais promis à
Jehanne de venir la voir une fois ici, c’est chose faite, qui plus est dans le
cadre de mon périple.
La suite de ma paresse Milanaise sera faite de crèche, de balades avec
Liam, de risotto, encore de côte bœuf, de films, de recherche de pantalon
léger, d’écran publicitaire qui gâche la façade du Dôme, de regards bizarres
des gens sur deux blancs promenant un chocolat au lait dans une poussette, de
pizza de chez Novecento, de bières, de grasses mat’, de pseudo brunch, de
marché aux puces, de Skype, de glace servie dans une brioche, de lessives, de
pasticceria, d’Eataly, etc etc…![]() |
| Milan |
La seule chose dont je me serais vraiment passé, c’est encore une fois
ma mauvaise organisation ou peut-être ma naïveté. Etant donné mon rendez-vous avec
mon père en Géorgie, je voulais m’affranchir de quelques 450km entre Milan et
Trieste pour gagner du temps et du plaisir sur la route en Turquie. J’avais
pris un billet de train et ne voyant pas de spécifications quant à la prise en
charge d’un vélo, j’avais cru bon d’aller voir la trombine du train sur Google
Images. Le reconnaissant comme un bon vieux train régional à la Suisse, je n’ai
pas voulu explorer plus profondément et validé le paiement. Le cauchemar est
arrivé du fait que voulant me rassurer moi-même, justement entre deux bouchées
de délicatesses à la pasticceria du coin le présumé dernier jour à Milan, à
savoir le lundi, je demande à Jehanne d’appeler quand même Trenitalia.
L’opérateur lui explique que cela n’est pas possible du tout et que si nous
désirons changer quelque chose, nous avons jusqu’à l’heure de départ du train
pour nous décider. Nous filons récupérer Liam à la crèche et fonçons à la gare
centrale de Milan. Qui d’ailleurs est imposante, mais pas le temps d’admirer.
Nous patientons longuement à la file d’attente, Liam est sage. Plusieurs
options s’offre à moi : j’y vais au culot et prends quand même le train
avec le vélo (“c’est un direct, il feront quoi hein ? Ils te jettent
dehors ? “ me dis Jehanne), je change mon billet, rallonge 25€ et part le
lendemain ou je prends la direction de Trieste par la route. J’opte pour la
dernière option malgré la perte d’un billet à 29€. Tant pis, je foncerais. Le
soir je trace ma route sur la carte au Stabilo et grince des dents. Ca n’était
pas prévu.
Le lendemain matin, la mère de Jehanne est là. Nous discutons pendant
que je m’étire et prenons rendez-vous à Bali où ils séjourneront durant la
période durant laquelle j’y serais. Je me réjouis d’avance ! Je passe au Billa
du coin faire le plein de barres céréales, thon et maïs. Régime de voyageur à
vélo. Ma popote ne me permet pas de me faire d’aussi belles côtes de bœuf que
j’ai pu me faire ces derniers jours. C’est reparti pour les pâtes et compagnie.
Il ne me reste plus qu’à partir. Un dernier au revoir au coin de la rue
et j’affronte le périphérique Milanais. Foutue semi-autoroute, foutu plan à
l’échelle 1 :650 000. Je dois inventer et fais un gros détour de quelques
kilomètres pour retrouver la route que j’avais convenu. Sur ce tracé jusqu’à
Trieste, je me fixe une pause toutes les 50 bornes. J’en ai juste un peu marre
d’être sur ces grosses routes remplies de gaz d’échappement et de camions. La
seule chose que ces derniers ont de bien en me caressant, c’est qu’ils créent
des tourbillons de vent qui me poussent un peu plus vite, à 30-35km/h. Ceux en
face font exactement le contraire. La pluie arrive rapidement et me démoralise.
Les premiers 50km glissent. Le repos des 4 jours se ressent. Je me réconforte
avec un petit kebab aux abords de Brescia. Je ne comprends toujours rien aux
indications. Rien n’est fait pour que j’évite ces voies rapides. Heureusement,
le bas côté est aménagé de telle sorte que j’ai une voie pour moi tout seul et
je suis bien visible avec mon gilet fluo et mes lumières. La nuit approchant,
je décide de jeter l’éponge bien après Brescia, au bord du Lac de Garde. Je
fais naufrage derrière une ferme, caché par des ballots de pailles emmitouflés
dans leur plastique. Les chiens de la ferme viennent me chercher des crosses
pendant que j’écris mes traditionnelles lignes du soir. Un bâton de
défonce-chien s’impose gentiment. Antonin m’avait prévenu.
La pluie n’a pas arrêté de toute la nuit. Les mugissements des génisses
non plus. J’ai mal dormi. Je saurais. On se la ferme, on prend ses cliques et
ses claques et on se casse. Dur de se motiver avec cette pluie infatigable. Je
cherche ma route, pas question de prendre les voies rapides casse-cou. Je suis
téméraire mais j’ai promis à tout le monde de rentrer vivant. Je trouve enfin
mon bonheur et la quiétude du bruit de la pluie sur une petite route de
campagne. L’ambiance est cafardeuse avec ce brouillard et ces précipitations.
J’avale les 20 premiers kilomètres sans broncher. Après un petit répit
miam-miam, Vérone apparaît au loin. Je suis certain que c’est une belle ville.
Sans la pluie et mes bagages. Comme si le ciel m’avait entendu, pour me donner
raison, il redouble l’intensité de la pluie. C’est désespérant à souhait. Je
sors de la ville et par de petites routes, rejoins Soave 100km après mon
départ. Un Lidl me permet enfin de réaliser le souhait de mon budget, 10€ par
jour. J’enchaîne les ultimes kilomètres me séparant de Vicenza. Je n’en peux
plus de cette saucée indéfrisable et file tout droit à la gare. Un train part
le lendemain au lever du jour. Billet dans la poche pour une bouchée de pain,
je décide de camper pas trop loin de la gare. Je trouve mon bonheur derrière
une station service où je dois rassurer par deux fois mes nouveaux voisins des
logis environnants. Les moustiques finissent d’achever ma journée fatigante.
Heureusement, le train m’offre une petite trêve demain. J’économise une journée
de vélo et fuis la pluie. Réveil programmé à 5h30.
![]() |
| Trieste |
Réveil odieux. Le jour n’est même pas levé. Mon train part à 8h02. Je
suis venu m’en assurer auprès du guichet. Par deux fois j’ai eu affaire à eux,
et pas un n’a eu la bonne idée de me prévenir que les vélos se chargent tout à
l’arrière. Je suis tout à l’avant venant juste de le demander au conducteur du train.
Je me dépêche de rejoindre le cul du convoi. J’envoie valser mes sacoches et
porte précautionneusement mon vélocipède dans le train. Juste à temps ! 30
minutes plus tard, j’arrive à Mestre pour prendre la correspondance qui m’amènera
à Trieste. J’attends une heure dans le soleil levant. Ah ce bon vieux pote. Tu
m’as manqué. Je m’installe tranquillement dans les sièges de seconde classe qui
n’ont rien du tout à envier à leurs équivalents Suisses. La seule chose à
redire est peut-être le manque de rampe pour accéder aux quais. Seulement des
marches. Manège de navettes entre le bas et le haut avec mes affaires. 2h plus
tard, me voilà à Trieste. C’est marrant, par habitude quand on sort d’une gare
ou d’un aéroport, on s’attend toujours à être attendu. Là, rien. Seul face à la
route.
Mon ventre crie famine à 12h30 et je n’ai d’autre choix que de sortir
le réchaud à la lisière de la route. J’en profite pour faire évaporer toute
l’eau de mes affaires trempées par cet affront humide des deux derniers jours. Les
gens me regardent perplexes. Hé oui, SDF de luxe. Après ce repas, je repars
bien décidé à passer la frontière Slovène avant la nuit. C’est chose faite
après 20km de montée tuante. Les cyprès sont peu à peu remplacés par des pins.
Le paysage change. J’effectue encore 20km avant d’échouer derrière un fourré
proche de la route. La traversée de cette frontière me motive grandement.
Demain, je sais que je serais sur la côte croate. De bons vieux souvenirs de
vacances avec mes amis d’enfance ressurgissent. Et pour une fois, j’écris ces
lignes en regardant le soleil se coucher, rendant le ciel poétiquement orange.
Dormi comme un sabot. Les camions rugissant n’ont même pas perturbé mon
sommeil. Il fait froid ce matin. Les 550m d’altitude y sont pour quelque chose.
Mais pas de moustiques. C’est avec torture que je quitte mon sac de couchage
tout chaud. Tiens qui voilà qui sort du fourré. Voilà deux policiers Slovènes.
Ils me demandent mon passeport, notent mon identité, me demandent d’où je viens
et où je vais. Je leur explique dans mon Italien approximatif et ils repartent
sans piper un mot. J’abandonne mon buisson sur les coups de 9h30. Un dénivelé
incessant se présente à moi jusqu’à la frontière croate en haut de la montagne.
Je présente mon passeport et redoute ce qu’il va me dire au vu des récents
évènements entre nos deux pays. Même pas besoin de vider une seule sacoche,
c’est à peine s’il m’a dévisagé.
Une belle descente m’attend car je vais à Rijeka au bord de la mer adriatique et je suis actuellement à 680m d’altitude. Dans la descente, je dois m’y prendre à deux fois pour changer mes euros. Damnés nouveaux billets de 10€. En arrivant au bord de la mer, le spectacle est bellissime. Le soleil resplendit haut dans le ciel et il fait bon chaud, 25°C. Un vieux m’interpelle et m’invite à manger chez lui mais j’ai déjà prévu de m’arrêter après la ville sur une plage pour pique-niquer. Il me souhaite “all the best for me“, il ne sera pas le dernier de la journée. L’accueil est chaleureux. J’arrive dans la ville au son de Kasabian dans les oreilles et je suis aux anges. La sortie de ville est une sempiternelle mésaventure. Un jeune m’aide et me trouve vraiment malade de voyager comme ca. J’enchaîne les kilomètres comme du petit beurre. Je m’arrête à un supermarché et me pose sur la plage. J’en ai vraiment marre des pâtes. Heureusement, on varie les sauces. Merci Barilla ! 40kilomètres plus loin, le vent me stop net pendant que je cherche un endroit où dormir. Impossible d’avancer davantage, le vent me pousse dangereusement au milieu de la route. Il est puissant ce bougre. Je ne monte même pas la toile de pluie sur la tente tellement ca souffle, Antonin m’en a raconté une bonne là-dessus. Je finirais mon voyage avec elle.

Je n’aurais jamais du descendre aussi bas sur la côte même si c’était
beau. Là, je dois me taper 2km sur un sentier impraticable en montée. Je sue
aussitôt. Sur la route, je livre bataille contre ce vent de face, qui n’a toujours
pas faibli, jusqu’à Senj. Les moutons sur les crêtes des vagues témoignent de
la violence du vent. Un cochon en planche à voile semble se faire plaisir. Pause
déjeuner et pause café additionné d’une pause geek Wi-Fi. C’est frappant cette
odeur de cigarette à l’intérieur. Je ne suis plus habitué et suis très heureux
que c’eût été aboli chez nous.
J’affronte une belle montée de 20km jusqu’au col, à 700m. En arrivant
en haut, je comprends la raison de ce maudit vent. On passe subitement de 20° à
10°C. Le ciel est gris et peu accueillant. Une petite descente en faux-plat de
200m pour arriver à un plateau qui s’étire sur plusieurs kilomètres. D’un
commun accord, mon vélo et moi-même décidons d’aller jusqu’à Otocac. Ici
autour, les maisons sont en briques rouges et 90% d’entres-elles n’ont pas la
façade terminé. Celle qui en ont une mériterait bien un coup de frais.
A la sortie du village, je croise un cyclonaute. Je tente un timide
“Hello“ et lui demande d’où il vient. France. Quel bonheur ! Parler à
nouveau français. Il s’appelle Bertrand et me dit que deux amis à lui arrivent.
Voilà Youri et Nico. On se présente, on discute et ils me proposent de
bivouaquer ensembles ce soir. Je n’en attendais pas moins. Ils passent au Lidl
du village faire des courses et reviennent. En les attendant je jubile. C’est
exactement le pourquoi de ce voyage. Voir du pays mais aussi faire des
rencontres. De retour, nous cherchons un endroit où nous poser. Ils reviennent
sur leurs pas sans broncher, pour moi ce serait se faire violence. Ils veulent
être sûr de la discrétion. La veille, ils se sont pris une amende de 60€. En
Croatie, il est formellement interdit de camper sauvagement. Ces trois là
m’accueillent comme un roi. Ils m’ont acheté des bières et me préparent même à
manger. Steak de porc et riz ce soir. Un régal. Nous échangeons nos expériences
et parlons bien entendu des différences Franco-Suisses. Ils sont fraîchement
diplômés ingénieurs et profitent de leurs dernières grandes vacances. De bons
vivants. Au loin dans la nuit, les gyrophares d’une voiture de police nous
donnent quelques frayeurs. Rien à signaler.
Petite nuit, levés tôt. Petit déj entres nouveaux potes. On prend le
temps de ranger, de discuter. Je leur offre le thé, ils m’offrent de bon cœur
une boîte de cirage pour ma selle en cuir. Photo de groupe puis nous partons chacun
dans nos directions respectives. Ils m’ont prévenu d’un col à 900m après une
plaine en faux plat positif de 35km. J’en chie un peu, la faute aux nombreuses
bières ingurgitées la veille. Qui sait ?
Les plaines sont incroyables ici, complètement dépourvues de toute
habitations. Passé le col, je me fais une belle descente sugus de 6km. Après
une intersection, je me dirige vers Bihac en Bosnie. Sa prononciation m’a mis
une banane sur la tronche pendant 10km au moins. Je fais un stop dans une
gargote proposant Wi-Fi et petite restauration. Le compteur affiche environ
40km et Bihac se trouve encore à 28km. Il est 15h et je repars pensant me taper
une sacrée montée. La purée de pois est impressionnante, on y voit pas à 30m.
Mon gilet fluo bien en place, je m’enfile, au contraire, un sacré schuss de
10km et ensuite au faux plat négatif jusqu’à la frontière. Peu avant la
frontière, je réalise mes 1000 premiers symboliques kilomètres au guidon de mon
vélo.
La file d’attente attendant de rentrer en Croatie est impressionnante.
Le douanier me demande où je me rends, soupir de douleur pour moi et me
tamponne mon passeport. Après la douane, je m’arrête examiner l’itinéraire
restant. En voyant un nouveau guichet s’ouvrir, une cohue de voitures se ruent
en cacophonie sur cette nouvelle porte croate ouverte. Saisissant spectacle. La
première chose qui me frappe est une mosquée surmontée d’un minaret. Ici, du
moins en apparences, on vit en harmonie entres chrétiens orthodoxes, musulmans
et catholiques.
Aujourd’hui nous sommes dimanche, et dans les rues des villages que je
traverse, chacun vaque à ses occupations devant sa maison. Je surprends
toujours autant les gens. Arrivé à Bihac, deux sympathiques gaillards en VTT
qui reviennent probablement d’un bon cross-country vu la boue s’amoncelant sur
leurs fringues, me renseignent sur la direction à prendre pour Sarajevo. Je me
retrouve sur la nationale 5. Entre Bihac et Ripac, j’aperçois successivement
deux 4x4 qui reviennent de la chasse avec chacun un sanglier… accroché sur le
capot avant puis une colonne de dix voitures officielles tous gyrophares
allumés foncant à toute allure. Je finis sur un dénivelé positif de 300m et
après 90km dans cette journée, me pose dans une clairière à l’abri des regards
de la nationale toute proche. Pas d’amende ce soir. Au loin, on entend les
aboiements des chiens qui résonnent dans ce qui semble être une énorme vallée. On
y voit rien. La brume s’est encore invitée ce soir.
La nuit était régénérante. Debout à 8h, je me dépêche de déjeuner car
il y a des kilomètres à faire aujourd’hui. Je commence avec un dénivelé positif
de 300m sur 10km et j’arrive dans une plaine où il n’y a pas d’habitations sur
15km. Pas âme qui vive à part d’énormes troupeaux de moutons. Pas beaucoup de
monde sur la route. Nous sommes lundi. Par contre, je commence à croiser quantité
de plaques suisses-allemandes. Après 30km, j’aperçois un bout de ciel bleu puis
c’est le soleil qui vient montrer le bout de son nez. Après 3 jours sans lui,
cela fait du bien ! Surtout que c’est lugubre ce paysage brumeux.
Ascension de 5km jusqu’à un col de 800m juste après Bosanski Petrovac où j’ai
retiré des Mark convertibles et fais le plein de fuel pour le réchaud. Je
pique-nique près d’un dépotoir. Je trouvais les Bosniaques plus propres que les
autres sur le bord des routes mais je me suis apparemment trompé. A 14h, c’est
reparti et je continue à grimper. Passé un deuxième col je fais une descente de
10km à 9%. J’exulte, j’ai enfin réussi à dépasser les 60km/h.
L’accueil des Bosniaques me voyant sur mon vélo est le plus convivial
que j’ai eu jusqu’à présent. Dans un village, un gamin me suit même et me
questionne. Les routes sont parfaites, lisses et complétement dépourvues de
nids de poule. Puis j’arrive tout penaud à Kljuc, mon compteur affichant 80km.
Je fais les comptes sur la carte. Il est 15h30. Je repars direction Mrkonjic
Grad (je vous défie de le prononcer correctement) en pensant bien qu’il y
aurait une belle grimpette, une sacrée grimpette à 7% oui. Approchant d’un
tunnel et des 100km à bout de force, je continue de monter. C’est très vallonné
par ici comme vous avez pu bien le comprendre. Le soleil a disparu depuis belle
lurette et c’est de nouveaux très nébuleux.
Les gens se préparent à un hiver vigoureux vu les montagnes de bois
fendu qui s’amoncèlent devant les maisons. Après cette rampe écoeurante, un
panneau affiche encore 28km jusqu’à mon but (imprononçable vous dis-je). Je
suis exténué de toutes ces longues montées et courtes descentes. Par sécurité,
je m’achète deux bouteilles d’eau à une station service. Le pompiste est plus intéressé
par le prix de ma bicyclette que par celle-ci. Mon geste d’urgence est
intelligent car la nuit tombe très vite en ce début de mois d’octobre dans
cette région ondulée avec ces nuages. Je commence à chercher un endroit où me
poser car je n’ai pas envie de devoir traverser machin-chose et trouver mon
“place to be“ dans la nuit. Je jette mon dévolu derrière un petit fourré, 3km
avant la ville. Je désac (j’invente des mots oui oui), et craque de fatigue. Ce
soir, tout le monde me manque beaucoup. Demain, je pense devoir faire encore
150km de cette manière. Il est 20h30, au lit.
Je me réveil à 7h. Il va falloir bombarder aujourd’hui. C’est une
grosse journée qui m’attend mais la perspective d’une douche chaude ce soir à
Sarajevo me gonfle à bloc. Petite montée de 500m sur le départ juste pour
m’expliquer de quoi sera faite ma journée. Arrivé à truc-chose Grad, je sors
une des fioles de concentré de Guarana que m’avait passé un ami avant de
partir, pour le coup de boost. Je pensais faire mes courses pour la journée
ici, mais la ville s’éveille gentiment. Les bancs de brumes s’étirent pour
disparaître dans la clarté naissante du jour. Descente de 7 kilomètres jusqu’au
bord du lac de Plivsko. C’est splendide. Le soleil me chauffe déjà les
oreilles. Ici, c’est une sorte de petite station balnéaire. Un promontoire en
ruine me révèle qu’il devait y avoir quelques courses de bateau. Peut-être de
l’aviron. Je m’arrête à Jajce pour faire le plein de flotte et de barres
sucrées en tout genre. Les deux produits qui persistent dans les rayons de tout
ces pays balkaniques sont italiens et suisses. Respectivement du (de la ?)
Nutella et la mayonnaise Thomy. Il est 11h, je mets les voiles engaillardi par
l’engloutissement de quelques fruits.
A la sortie de la ville et surtout sur la carte, j’ai le choix entres
deux routes, une secondaire qui s’enfonce entre deux montagnes et qui semble
faire 50km et une autre, la nationale, qui fait un détour par Donji Vakuf et
pèse 62km. Je prends bien évidemment la première. Après 2km, un habitant tenant
son jeune enfant dans les bras me prie de m’arrêter et me demande où je compte
aller comme ca. Turbe dans un premier temps, puis Sarajevo lui dis-je. Il parle
peu anglais, tente l’allemand. Je parle peu l’allemand. On invente une nouvelle
langue, l’anglemand et à grand renforts de photos sur son smartphone, il me
déconseille cette route sinueuse qui devient une piste le temps de quelques
dizaines de kilomètres. Mauvaise idée, en particulier avec mon chargement.
J’opte bien évidemment pour la nationale et son prix à payer, lourd de
conséquence. La journée sera très longue. On ajoute des kilomètres qui
n’étaient pas prévus.
Sur les premiers 20km, je remonte une rivière le long d’une route en
douce montée à 25km/h et arrive à Donji Vakuf. Je fais un break-bouffe à la
sortie de ce village animé par un marché et appréhende les 16 prochains
kilomètres au bout desquels un col culminant à 927m m’attend. Je suis à 500m
d’altitude, cela devrait aller. Je file et “oh mein god“, comme dirait le Bosniaque
de ce matin, je redescends. Pas trop j’espère. Cela s’annonce plus rude encore.
Mais quelle journée ! Heureusement il y a cette douche, j’entends qu’elle
m’appelle. Dans la montée, mon genou recommence à gueuler. J’ai appris, je
m’arrête et j’étire dans tous les sens. Cette ascension est dure mais après
chaque montée…
Ouiii ! Une descente, c’est bien, vous suivez. On dirait Dora-Dora
l’exploratrice. Un panneau qui me semble irradié par un éclat venu du septième
ciel m’annonce 8 km à 9% en descente. Je chatouille encore une fois les 60km/h.
Je ne pourrais pas aller forcément plus vite m’a annoncé Bertrand, le
cyclonaute parisien. Rapport entre le nombre de tour de pédale que je devrais
fournir pour faire faire un tour complet à ma roue.
Je dépasse Turbe puis Travnik. En fin de journée, une odeur acre s’élève
de ces villages. On n’hésite pas à bruler le plastique qui encombre. Un smog s’élève
dans cette vallée. J’arrive à l’embranchement de Kaonik. A gauche, l’autoroute
pour se rendre à Sarajevo, à droite la nationale pour se rendre à Sarajevo. Il
est 18h, la nuit tombe, mon compteur affiche 125km, un panneau affiche 53 km
restant. J’installe mes lumières et repars. 10km de douce montée le long d’un
ruisseau puis 30km de descente tranquille. Après Brnjaci, je découvre une
dernière montée assassine et promet à mes petites cuisses que c’est la dernière
de la journée. On grimpe et on redescend de l’autre côté. Au bas de la colline,
je suis obligé de prendre encore une maudite semi-autoroute. Là, je ne bougonne
même pas. J’ai envie d’arriver. Tiens, les 53km annoncés précédemment l’étaient
pour arriver aux portes de Sarajevo. Le compteur affiche 180km, il est 21h30,
je n’en peux plus. Je prends mon mal en patience et fais encore 10km de
périphérique. Je demande plusieurs fois mon chemin à de parfaits policiers,
puis arrivant proche de mon but, en haut d’un parc, je me fie aux dernières
indications d’un couple.
En descendant le parc, une meute de chien s’abat sur moi. Leurs jeunes
maîtres piaffent et se bidonne de ce qu’il m’arrive. Leur joie est de courte
durée, les chiens toujours à mes trousses beuglant de toutes leurs forces me
suivent un bout sur la route. Le ton change du côté des maîtres. Je me marre in
petto.
L’auberge se trouve au bout d’une rue qui ferait pâlir les meilleurs
coursiers Lausannois. Je pousse mon vélo et sonne vigoureusement à la sonnette.
Bordel de dieu, 190km. Je suis là, entier. Après une fabuleuse douche chaude,
Unkas, l’aubergiste m’offre une grappa et une bière de bienvenue. Je lance mes
lessives et vais m’avaler 3 énormes hamburgers. Il est 2h du matin, je vais
aller faire dormir mes yeux.
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| Sarajevo |



















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